Pollution: Quand un quartier de Lomé se transforme en étang de déchets liquides toxiques

Depuis plusieurs années, les habitants de Bè Massouhoin sont obligés de cohabiter avec des étangs de déchets liquides. Plus les jours passent, plus la situation devient préoccupante. Reportage.

Vendredi 18 janvier. Cette fin d’après-midi de début de week-end, quelques jeunes du quartier Bè Massouhoin se livrent passionnément au football sur un terrain vide. Sur le terrain de l’Ecole primaire publique, leurs frères écoliers aussi, moins jeunes, s’occupent au même jeu.

Dans ce quartier situé entre l’Etat Major des Forces Armées Togolaises (FAT) et le nouveau quartier administratif qui s’étend du siège de Togo Telecom à la nouvelle Présidence, il n’y a pas assez d’espace pouvant encore abriter des sports collectifs. Les habitants de ce quartier qui ont des voisins VIP (Présidence, Etat Major, Togo Telecom, etc.), ne sont pourtant pas si privilégiés.

Cela fait des années que, quotidiennement, des camions de vidange transportant des déchets liquides viennent y déverser leur contenu au nez et à la barbe des populations. Ce quartier, l’un des plus au Nord des « villages » de la communauté Bè, pas si dense que d’autres quartiers Bè au centre-ville, offre des espaces libres qui servent de champs et dont la communauté aurait pu jouir autrement, avec l’urbanisation. Seulement, à ce jour, difficile d’y trouver un endroit sain.

Ce vendredi après-midi, c’est un Jean (notre guide) remonté qui nous fait visiter le village. « Bon, ça va, on peut retourner maintenant », lui avons-nous dit à un moment de notre visite. Difficile de continuer. Tout le village pue. Les odeurs sont à la limite du supportable. Les étangs de déchets sont visibles partout de part et d’autre de la piste principale qui traverse le village de l’Est à l’Ouest. Parfois, c’est déjà séché sous l’effet du soleil, souvent c’est encore à l’état liquide. Pour avancer, il fallait en traverser ; la route est aussi gravement touchée. D’où la fin de notre « promenade ».

« Regardez là-bas », indique le guide. Devant nous, trois camions déversent bonnement leur contenu dans des champs de manioc. Sans gêne. Un venait de nous dépasser, après nous avoir lancé le phare (certainement un code). Il nous a certainement pris pour des jeunes du quartier qu’ils ont réussi à mettre de leur côté, contre quelques billets de banque.

« Vous voyez ces jeunes qui jouent là-bas, c’est  avec l’argent qu’ils prennent chez les camionneurs qu’ils ont pu acheter leurs jeux de maillots et ballons », raconte Jean qui ajoute que « c’est pour ça qu’ils n’acceptent pas qu’on chasse les camions d’ici parce qu’on leur donne de temps en temps 2000 francs. Ce sont eux-mêmes qui sont devant les camionneurs pour leur indiquer parfois les endroits où ils doivent déverser les déchets». Un autre habitant d’ajouter : « On a des frères dans le village qui refusent de travailler ou d’apprendre un métier et se contentent de la manne issue de cette activité ;  pour eux, pas question de mettre fin à la situation».

A première vue, on peut imaginer que ces déchets proviennent des fosses sceptiques des ménages. Ce qui est déjà horrible. Mais ce qui inquiète Jean est qu’on ne connaît nullement l’origine de ces déchets. Ce n’est pas exclu que ce soient des déchets chimiques et donc très toxiques.

Au Togo, aucune politique publique ne prend en compte la gestion des déchets liquides. Le secteur est abandonné à des privés qui disposent de camions. N’ayant aucun site officiel de décharge et n’étant soumis à aucune obligation fixée par l’Etat, les privés choisissent de déverser les déchets issus des vidanges dans la nature. Il y a quelques années, certains camions venaient même décharger des déchets sur le Campus universitaire de Lomé, juste derrière les cités où logent les étudiants.

A Bè Massouhoin, pour réduire la résistance, on raconte à la population que ces déchets constituent des engrais pour le sol. Faux ! On ne connaît même pas la nature des déchets pour envisager qu’ils puissent fertiliser les sols.

Au Togo, il y a plusieurs industries chimiques et de toutes sortes, déclarées comme clandestines, qui produisent aussi des déchets liquides. Il y a par exemple aussi des hôpitaux et laboratoires, publics comme privés. Il y a, naturellement, les ménages. Dans tous ces cas, la vidange est toxique. Les tonnes de liquide déversées à Massouhoin, en pleine capitale, sont susceptibles de provenir de toutes ces origines. C’est à tout ceci que les populations de ce quartier de Lomé sont exposées quotidiennement. Ici, les déchets ne les empêchent pas de vaquer à leur activité agricole. Les jolies tomates, les maïs frais,  les maniocs… souvent exposés au bord de la route bitumée qui sépare le village du nouveau siège de Togo Telecom et de la nouvelle Présidence sont produits dans ce village, dans ces déchets. Tous ces produits agricoles peuvent être touchés par la pollution.

« Par exemple, lorsqu’on produit de la farine de manioc (gari) avec des produits issus de nos champs, tu constates qu’au lieu d’être tout blanc, ça prend une couleur noirâtre. Les tomates, si elles ne sont par vite vendues, pourissent sous nos yeux; voilà des indices qui me disent que les sols sont vraiment pollués», s’inquiète Jean.

Ce que notre guide ne comprend surtout pas, c’est que des éléments des FAT, « au lieu d’aider le village à arrêter le phénomène, se contentent de racketter les camions. Il y a au moins un qu’on connaît très bien ici, chaque jour il vient se mettre à l’affût, à l’entrée de la piste qui rentre dans le village, guettant les camionneurs. Et dès que ces derniers se pointent, il s’approche d’eux pour leur prendre des sous et repart se positionner de nouveau, en attendant le prochain camion». ça doit interpeller !

 Maxime DOMEGNI

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